C’est très simple. Asseyez-vous, regardez, écoutez. Une œuvre d’Eléonore Saintagnan, c’est d’abord une présence, la capacité rare de percevoir, et de partager, la beauté d’êtres humains, de lieux, d’objets qui sans son intercession passeraient inaperçus, ou seraient considérés avec condescendance. Il n’y a pas d’explication à cette délicatesse qui semble trouver dans les machines d’enregistrement, caméra, microphone, des sensibilités inconnues – et qui font grand place au sourire, à l’occasion au parti d’en rire de bon cœur. Même, surtout, si y loge une inquiétude profonde, un mystère qui n’a rien de joyeux – ou qui n’a d’autre joie que d’être entièrement du côté de la vie.
Pas de La Vie, juste la vie, la vôtre, la mienne, celle de gens que nous aussi croisons dans la rue, dans le métro, dans les cafés, à la sortie de l’école où on va chercher les gosses. Et que nous ne regardons pas. Eléonore Saintagnan, si. Elle voit et elle entend. Et partage.
C’est très compliqué. Les œuvres d’Eléonore Saintagnan sont des vidéos, mais elle n’est pas une artiste vidéo. Plutôt, en partie, une cinéaste, et peut-être aussi une sorte de musicienne, dont les instruments seraient des objets rencontrés en chemin, des voix humaines qui ne savent pas bien chanter, le vertige de blagues de comptoir enfilées comme des perles, des images qui trainent dans nos mémoires et auxquelles il s’agirait de trouver une vibration nouvelle. Nouvelle, mais qui convoque ce que nous ne savons que trop, et ne disons pas.
C’est encore plus compliqué, puisque ces vidéos ne sont ni la totalité du travail d’Eléonore Saintagnan, ni l’ « explication » de sa démarche, ni la trace de ce qui se serait joué ailleurs. Pas la partie émergée de l’iceberg, plutôt le reflet visible de la partie immergée, l’essentiel. Puisqu’elle invente aussi d’étranges peintures murales (avec tripes à la mode vénitienne), des installations machines-robots-jouets-monstres, des vrais-faux rochers pour les enfants et d’autres pour les adultes, de vertigineux et hilarants coq-à-l’âne (par exemple, la chenille d’Alice au pays des merveilles disneyisée dans le rôle du coq et le cher professeur Lacan dans celui de l’âne – ou l’inverse). C’est qu’il s’agit moins de « faire », au sens de l’artefact, que de susciter une rencontre.
Ça existe, ça, comme pratique artistique, la rencontre ? Oui, au moins à un exemplaire : E. Saintagnan. Il y faut une qualité d’écoute exceptionnelle, et un courage très singulier, pour aller vers les autres afin qu’ils viennent eux-mêmes, et tels qu’en en eux-mêmes jamais ils ne se livreraient (et nous non plus !). Il peut suffire de très peu – quelques minutes d’immobilité où affleurent une existence, un continent d’émotions, d’angoisses, de rêves (Portraits flamands). Il peut suffire d’un dispositif aussi élémentaire que l’abécédaire, prétexte organisateur de la rencontre des habitants d’un territoire (le Parc Régional des Ballons des Vosges), héros transgressifs de leur propre quotidien, eux-mêmes auteurs d’œuvres construites in vivo par leur imaginaire personnel, par le réagencement modeste et impérieux de leur existence à eux, à chacun, par leurs refus, leurs phobies, leurs routines et leurs délires aussi bien, regardés et écoutés de face, de plain-pied. Bien vus, bien entendus.
Jean-Michel Frodon.